Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Voici le début d'une nouvelle que j'ai écrite et qui a été publiée dans Lanfeust Mag n°91 d'octobre 2006 (numéro épuisé). Illustartions de  F. Biancarrelli, mise en couleur de L.Gnoni. 

 

           Il y a des jours où l’on ferait mieux de rester couché. Pour Nathan Danfert, ce lundi 13 avril ressemblait fortement à un des ces jours. S’il avait été plus studieux à l’université ! Comment avait-il pu rater cela ? De quoi ternir sa réputation d’investigateur de l’occulte....

           Comme souvent, il ne s’était pas levé tôt. Après une douche froide, il s’était fait un café bien noir, dans lequel il aimait tremper des tartines au miel helvète. De son avis, les gnomes apiculteurs des terres du centre faisaient le meilleur des miels. Alors que la radio diffusait une chanson des Suprêmes Sirènes, groupe issien controversé, il feuilletait les dernières nouvelles sur le quotidien du petit matin. Rien d’intéressant. Les titres principaux concernaient les habituelles réticences des sylphes au sujet des derniers décrets de la Haute Union des Peuples et Pays Européens. De toute façon, depuis maintenant plus de cinquante ans, les Gaellics ne cessaient de ralentir les avancées de l’HUPPE. Ils étaient même les seuls à avoir refusé la monnaie unique.

            Il jeta le journal sur un coin de table et alla passer un costume plutôt traditionnel, veste croisée brun clair, sur chemise blanche finement marquée de rayures verticales grises. Il ne boutonna ni sa veste, ni son col et fourra négligemment une fine cravate de cuir dans la poche… au cas où.

           Il attrapa sa petite mallette noire qui ne le quittait que rarement, et sortit de chez lui. Négligeant l’ascenseur, il monta au petit garage. Sa voiture l’y attendait. Elle n’avait rien d’extraordinaire. Elle avait deux phares ovoïdes. Plantés sur des ailes généreusement galbées, ils encadraient un capot au museau busqué.

La jauge de quintessence de sa Reno XVI n’était pas bien haute. Il ferait le plein un peu plus tard. Après avoir pompé sur l’accélérateur pour irradier le moteur mystique, il démarra sans difficulté. Il vérifia dans les rétros que l’air était libre, puis décolla. La voiture se faufila à travers les hauts bâtiments de la capitale parisienne. Proportions gardées, il y avait encore peu de véhicules aéroportés en circulation. Les engins terrestres à quintessence étaient largement dominants. Ils se partageaient les routes avec les charrettes et chevaux. Acheter une voiture à un tel prix – même s’il estimait avoir fait plutôt une bonne affaire - avait été une lubie pour Nathan. Mais il en était content, d’autant que cela mettait un peu de distance entre lui et tous ces canassons circulant sur les routes de Gaulle et de Navarre. Il n’aimait pas les chevaux.

            Il ne lui fallut que peu de temps pour arriver à son bureau. Situé en périphérie des quartiers d’affaires du nord de Paris, son agence était hebergée dans un haut bâtiment. Son toit en ogive était couvert de tuiles de cuivre d’un vert délavé. La façade était ornée de deux gigantesques chevaliers de pierre grise. Après s’être garé dans le garage d’un bâtiment voisin, c’est à pied que Nathan rejoignit son immeuble.

            L’air était doux. Comme à toute heure, il y avait pas mal de monde dans les rues. Bien sûr, la grande majorité était des humains. Nathan remarqua tout de même un duo de nains barbus, pochettes à la main, représentant sans doute une de leurs multiples exploitations minières du nord-est. Contrastant nettement avec eux, au moins par la taille et la pilosité, ils venaient de croiser un troll en bleu de travail. Solidarité non-humaine faisant, le troll adressa un sourire aux deux hommes d’affaires. Ils ne lui rendirent pas ; les nains n’étaient guère expressifs.

            L’agence du privé était au septième étage, une aubaine et un choix judicieux selon de multiples cabales. Avec la fortune héritée de ses parents, Nathan avait pu financer la fin de ses études et acquérir ces locaux professionnels. Ils étaient assez spacieux pour disposer d’une petite bibliothèque, mais aussi d’un laboratoire sécurisé d’alchimie. N’était-il pas avant tout Docteur en Alchimie, même s’il avait été écarté de toute mention ?

            Betsy, sa blonde secrétaire, était derrière son bureau, rangé au millimètre près. Elle se maquillait les ongles d’un rouge cerise agressif.

            - Bonjour Bet’, rien de neuf ? demanda Nathan.

            - Rien ce matin Nathan, sauf Marie… commença-t-elle à dire.

            Mais l’occultiste avait déjà ouvert la porte de son bureau. La jeune femme était là. Marie était belle avec sa chevelure de jais coupée courte et droite, ses grands yeux noirs aux longs cils, et sa fine bouche sensuelle. Ses jambes interminables étaient dissimulées par une robe marine. Bien sûr, son tailleur avait un col droit marqué d’un carré blanc sur le devant, affirmant son titre.

            - ‘jour poupée, que me vaut le plaisir ?

            - Je passais dans le coin, Nathan. Cela fait un petit moment que nous n’avons pas travaillé ensemble, répondit Marie.

            Nathan s’approcha de la jeune femme et lui fit un petit sourire coquin.

            - Je te manque, chérie ? demanda-t-il en approchant sa main du visage de Marie.

            Appuyée sur le large bureau de l’investigateur, Marie se leva et s’écarta de lui.

            - Ne prends pas tes désirs pour des réalités. Je m’inquiétais. Qui sait si tu n’avais pas besoin de moi pour te sortir d’un quelconque pétrin ? ironisa Marie.

           Nathan avait fait le tour de son bureau, recouvert d’un monceau de dossiers désordonnés. Il en extirpa une chemise orange.

            - Aucun spectre dans mon entourage ces temps-ci. Désolé poupée.

            - Ne m’appelle pas ainsi, je déteste ça.

            - Désolé maman, taquina Nathan, en plongeant le dossier dans sa mallette de cuir.

            Elle ne releva pas.

            - Où vas-tu ?

            - Un petit job pour une assurance. Il faut bien vivre. Hors de ton champ d’action, Mère Marie. Aucune hantise en vue, ni d’un  vivant, ni d’une maison, pas même d’un objet. La Palace veut juste vérifier si le Baron Coptan n’a pas lui-même incendié une partie de sa demeure. Les pompiers ont relevé quelques traces de soufre sur les lieux de l’incendie.

            - Du soufre ? Je ferais mieux de venir, ne croies-tu pas ? insista la jeune femme.

            - Le salaire ecclésiastique n’est plus suffisant, madame le prêtre exorciste ?

            - Je reverse la moitié de mes extras au denier du culte, rappela Marie.

            - Tu viens si tu veux, mais ce n’est pas une embauche. Tu n’auras pas un Florin.

 

                                                                                * * * *

             La bâtisse du Baron Coptan datait du début du dix-huitième siècle. Construite au milieu d’un large jardin à la Française, elle avait été rénovée à hauts frais. A cette occasion, la fortune du Baron avait été bien entamée. Mais, selon les informations fournies par l’assureur, Coptan était loin de la misère. Son portefeuille d’actions se portait fort bien. Il était constitué de nombreuses actions de la Mana Transmutation Edison. Cette nouvelle source d’énergie avait révolutionné le début du siècle. Désormais, l’énergie mystique tirée de l’Ether se retrouvait partout : quintessence, fluide lumineux et flux mécanique. Elle n’avait aucun concurrent réel, et certainement pas cette absurde théorie d’électrons et d’électricité que le Professeur Glob avait tenté d’expliquer à Danfert.
            Bref, Coptan était riche et, sauf idiotie de ses agents financiers, il le resterait encore longtemps. Il n’y avait donc guère de mobiles pour un incendie volontaire. Mais la Palace suivait des règles bien codifiées. Une enquête était obligatoire.

            Coptan était veuf. La soixantaine grisonnante, son visage ne présentait que peu de rides. Il devait avoir recours aux plantes, voir à l’usage de quelques amulettes. L’argent achetait n’importe quelle magie, même la moins scrupuleuse. A la connaissance de Nathan et de Mirandhe, son acolyte sorcier, aucune magie n’était apte à rajeunir réellement, si ce n’étaient quelques pactes sulfureux interdits. Vêtu d’un costume gris et de gants blancs, Coptan les avait reçus avec une amabilité de circonstance. La condescendance affichée n’avait nullement affecté Nathan. Une majorité de la noblesse se comportait toujours ainsi vis-à-vis des roturiers. Derrière ses grosses moustaches, le bonhomme n’était peut-être pas si désagréable que ça. Il tenait son rang. Voilà tout.

            L’aile qui avait partiellement brûlé, représentait le tiers de la demeure. Selon les pompiers, l’incendie avait débuté dans un petit salon au rez-de-chaussée. Ses murs de pierres n’étaient plus que suie. Il ne restait que des lambeaux des tentures du dix-septième siècle, et bien moins des tableaux de maîtres. C’était la pièce la plus atteinte. Dans les autres, le feu semblait avoir couru comme pour gagner de plus en plus de terrain, sans prendre le temps d’envahir à chaque fois les divers salons et chambres. Visiblement, l’incendie était dû à un feu de cheminée. Quoiqu’en dise la M.T.E, le bois restait encore le meilleur moyen de se chauffer !

 

            Nathan avait ouvert sa mallette de métal recouverte de cuir noir. Se dépliant sur trois niveaux, elle contenait de multiples substances, des fioles à prélèvement ainsi qu’un vade-mecum d’alchimie. Si incendie volontaire il y avait, le soufre seul était insuffisant. Or, les pompiers n’avaient trouvé que cela. Il y en avait sur le sol, mais aussi sur le canapé. Celui-ci semblait avoir surchauffé en un point précis épargnant partiellement - et étrangement – les extrémités du sofa. La table basse avait naturellement résisté. Danfert se pencha et effleura une zone noircie et fendillée du marbre rose. Quelques résidus de tissus blancs cramoisis, sans doute un napperon, étaient restés collés sur la pierre polie. Sous l’œil du majordome, le privé en préleva un fragment qu’il glissa dans un tube à essai. Il en ferait l’analyse plus tard.

Bien qu’il n’ait été payé que pour son avis d’expert sur d’éventuelles substances, il ne put s’empêcher de poser quelques questions. Faisant preuve d’un dégoût évident pour cette suie qui avait envahi sa maison, leur hôte ne les avait pas accompagnés. Le détective était donc seul avec le majordome, un homme grand et sec au visage aride, aussi inexpressif qu’une statue d’art moderne.

            - C’est vous qui avez fait le feu de cheminée ?

            - En effet, Monsieur, répondit le majordome. Monsieur le Baron n’aurait pas permis qu’il en soit autrement, pas question qu’il aille se souiller les mains.

            - Bien sûr. Un grand feu ? insista Nathan.

            - Monsieur n’y pense pas ! Pour se reposer après une séance, le Baron préfère une ambiance douce. Il n’apprécie ni poussières, ni effluves cendreuses qui pourraient venir salir sa peau.

            - Une séance ?

            - D’occultisme, Monsieur, expliqua le majordome. Le Baron Coptan est versé dans l’art de la communication extraplanaire.

            - Pratique intensive ?

            - Monsieur est un débutant, rien de bien sérieux. Cela l’occupe depuis le décès de Madame, il y a deux ans. Une femme généreuse et simple, ajouta le majordome avec une pointe acerbe.

            - Le contraire du Baron ...

            - Monsieur est Baron.

            Le détective nota la réponse avec intérêt.

            - Vous travaillez pour lui  depuis longtemps?

            - J’ai toujours travaillé pour la famille de Madame. C’est elle qui a souhaité que je la suive lorsqu’elle a épousé Monsieur, lui octroyant un titre qu’il a fort apprécié.

            Nathan eut un petit sourire de compréhension. Il était clair que le vieux majordome n’avait guère d’affinité avec le Baron. Il poursuivit son interrogatoire.

            - Où était le Baron quand l’incendie s’est déclaré ?

            - Encore en séance, Monsieur.

            - J’aimerais voir sa salle occulte, demanda Nathan pris d’une intuition.

            - Si Monsieur est d’accord je vous y conduirai, acquiesça le serviteur en sortant une petite clef de sa poche.

 

            Le duo rejoignit Coptan qui prenait le thé avec Marie. Le baron avait engagé la conversation sur l’Eglise. Coptan semblait à l’aise avec le prêtre. La noblesse s’entendait plutôt bien avec le Clergé, le Cardinal était un homme habile. Le baron accepta d’accéder à la requête de Nathan. Après avoir posé sa tasse et remis ses gants, il les mena jusqu’à la petite pièce située dans l’autre aile.

            - Quels plans cherchez-vous à contacter Baron ? demanda Nathan.

            - Les plans primaires, exclusivement. Mais en tant qu’alchimiste, vous ne savez peut-être pas ce dont il s’agit ?

            - Tout alchimiste a entendu parler des plans primaires. Les options de l’université Flamel offrent, à ceux qui le désirent, une culture pluridisciplinaire bien plus large que tout autre enseignement mystique, expliqua l’enquêteur.

            - Sans vous offenser, vu votre emploi, je vous aurais plutôt considéré comme un élève médiocre. Les meilleurs ne sont-ils pas embauchés par des sociétés prestigieuses dans leurs laboratoires de recherches ?

            - Disons que j’aime ma liberté. Plans primaires vous disiez ? Le Feu en particulier ?

            - Vos sous-entendus sont offensants. Je n’apprécie guère. Mais sachez que je ne vais pas me salir les mains avec des scories, dit le baron en se frottant nerveusement ses mains gantées. La pureté de l’air est mon domaine de prédilection. Je me contente de ressentir, de percevoir, et au mieux de communiquer spirituellement avec un élémentaire, si cela s’avère possible. Loin de moi l’idée d’invocations pernicieuses et dangereuses.

            - Je vois cela, remarqua l’investigateur en inspectant le pentacle tracé sur le sol avec de la craie.

            Il s’agissait d’un dessin simple, un triangle rectangle isocèle centré dans un cercle d’où irradiaient cinq branches. Chacune des cinq pointes était marquée d’un signe cabalistique représentant l’un des cinq éléments primaires.

            - Assez rudimentaire, en effet. C’est vous qui l’avez réalisé, je présume ?

            Une fois encore, le baron se frotta compulsivement les mains :

            - Oh que non ! C’est Jarvis !

            Nathan regarda le majordome qui gardait son impassibilité.

            - Je prépare les séances selon les directives de Monsieur. Monsieur n’a ainsi pas à se souiller avec quelque substance laissant des résidus, expliqua froidement le serviteur.

            - Vous connaissez donc quelques rudiments occultes ?

            - De simples bases enseignées par Monsieur.

            - Vous avez libre accès à cette bibliothèque ? demanda Nathan en regardant les quelques livres se trouvant dans la pièce.

            - Seulement aux passages que m’indique Monsieur. Personnellement, je n’ai pas d’intérêt en la chose.

            - Je vois. Et vous Baron, où étiez-vous durant l’incendie ? s’enquit Nathan.

            - Ici même, autant que je me souvienne.

            - Vous n’avez pas réagi au feu ?

            - L’incendie était à l’opposé de la maison. Et j’étais dans une transe, en communion mentale avec l’Air. Mon esprit était ailleurs, explicita le Baron.

            - Au point de ne pas entendre une alerte au feu ? Aucun souvenir ?

            - Le premier souvenir que j’en ai, est Jarvis me tirant de ma transe. Les pompiers étaient déjà là.

            - Vous n’êtes pas venu avant, Jarvis ? demanda l’alchimiste.

            - Quand j’ai découvert le feu, j’ai alerté les pompiers et tenté de circonscrire l’incendie. Monsieur le Baron était en sécurité.

            Mère Marie jeta un œil à Danfert. Le privé avait cette petite étincelle dans son regard noisette, qui signifiait qu’il avait flairé quelque chose.

            - Je ne sais ce que vous imaginez, jeune homme, mais votre attitude me plaît de moins en moins, s’indigna Coptan.

            Nathan passa la main sur le sol au niveau d’une branche du pentacle. D’un geste entendu, il palpa ses doigts lubrifiés par un résidu de cire blanche. Il regarda autour de lui, et arrêta son regard sur Jarvis.

            - J’imagine qu’après tant d’années de service sous les ordres de la Baronne, sa disparition a dû changer quelque peu la donne ? Sans parler des exigences de Coptan ? Pas facile d’accepter une autorité aussi maniaque ? Si peu soutenable que vous avez voulu le tuer, n’est-ce pas, Jarvis ? 

            Le majordome recula d’un pas. La carapace impassible de son faciès commençait à se fissurer.

            - Tout cela est ridicule ! Quand l’incendie s’est déclaré, Monsieur était ici, en sécurité, voulu justifier le serviteur.

            - Parce que cela ne s’est pas passé comme vous le souhaitiez ! affirma le détective.

            Dans la faible luminosité des lampes à fluide éclairant la petite pièce, le visage sec du majordome avait pris une lueur blafarde. Le baron, lui aussi, semblait avoir perdu de sa superbe. Il fronça des sourcils broussailleux :

            - Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous !

 

            Nathan prit son temps. Réajustant sa cravate, il savourait ce moment où le noble était tout à l’écoute du roturier qu’il était.

            - Jarvis ne vous a jamais apprécié, cher Baron. A la mort de votre épouse, il n’est resté que par habitude, ou peur de se retrouver au chômage. Mais, vous avez sans doute su le pousser à bout avec votre phobie maladive de la poussière et de la saleté. Alors il a décidé de vous éliminer. Quoi de mieux qu’une séance occulte qui tourne mal ? Presque un fait divers de nos jours. Il a profité de son libre accès à cette pièce pour s’instruire en ésotérisme. Sauf votre respect, Baron, vous êtes à peine un néophyte. Il suffit de voir les lampes à fluide ! Même un apprenti sait que le résidu mystique qui les alimente est suffisant pour perturber un rituel. Une pièce occulte ne supporte que des bougies ou, à la rigueur, des lampes à huile. Vous n’avez dû avoir que de piètres succès.

            Le baron ne répondit rien. Son attitude suffisait à Nathan pour comprendre qu’il avait tapé juste. Le privé pointa un doigt accusateur vers le majordome.

            - Il ne restait, à Jarvis, qu’à préparer à sa façon le rituel afin de vous éliminer. Un triangle isocèle au cœur d’un pentagramme ne peut, au mieux, pointer que vers une branche. Une façon simple d’orienter une communication primaire vers un élément. Vous aviez choisi l’Air Baron, Jarvis a choisi le Feu, affirma Nathan en prenant à témoin les symboles dessinés sur la pierre. Il vous savait assez apte pour au moins canaliser l’énergie du plan choisi vers vous. Votre purification corporelle par du mana aérien, afin de conserver la fraîcheur de votre teint, devenait une accumulation de mana pyrique.

            - Je m’en serais rendu compte ! s’offusqua le vieil homme.

            Nathan décida de laisser glisser et continua son exposé.

            - Jarvis avait pris soin de badigeonner vos précieux gants avec du soufre. Sans neutralisant, user de soufre en lien avec le plan primaire de Feu peut être dangereux pour un néophyte. Avec un tel catalyseur, la chaleur dégagée par les bougies devait suffire à incendier le mana accumulé. Une jolie auto-combustion en perspective. Mais voilà, même si Jarvis en sait finalement plus que vous sur le sujet, il reste un piètre débutant. Il a usé de bougies blanches, couleur positive, un 9 avril, réputé par les cabalistes comme un des 52 jours heureux de l’année, et qui plus est, un dimanche, jour du Soleil, astre lié à la chance et à l’harmonie ! Tout cela a quelque peu inhibé ses intentions belliqueuses. Pas de torchère immédiate pour vous, Baron.

            - Je ne comprends pas ! Quel rapport avec l’incendie alors ? demanda Coptan.

            - Epuisé par cette énergie inhabituelle, vous avez regagné votre petit salon où un thé vous attendait sur la table de marbre. Malgré votre phobie, votre éducation vous interdit de mettre des gants pour le thé. Vous les avez retirés et posés sur la table de marbre, rompant le lien humain et offrant le mana accumulé à la chaleur de la cheminée - plus que suffisante cette fois. Le mana s’est libéré en une explosion de feu centrée sur vous, et accessoirement sur les gants ayant servi de catalyseur intermédiaire. J’imagine que le mana pyrique résiduel vous a rendu momentanément ignifugé, contrairement à votre sofa. Par contre, le choc vous a plongé dans l’inconscience. Paniqué, n’y comprenant rien, Jarvis vous a reconduit dans cette pièce avant de prévenir les pompiers.

            Le silence retomba. Tous les regards s’étaient portés vers le majordome.

            - Jarvis, vous êtes licencié ! aboya le baron.

            Le visage du majordome était devenu lugubre.

            - Bonne nouvelle ! J’en avais plus qu’assez de votre suffisance et de votre mépris ! Brillante déduction, monsieur Danfert, mais imparfaite, ricana le majordome.

De sa poche, il sortit une petite fiole de poudre brun roux et la lança au sol. Brisée, elle répandit son contenu sulfureux.

            - N’auriez-vous pas oublié le théorème de Pythagore ?

            Une sale journée ! Vraiment une sale journée !

            Les cours de madame Tessier lui revenant d’un coup en pleine figure, Nathan eut le réflexe de bondir sur Marie et de la propulser avec lui par la porte ouverte. Alors que le baron s’enflammait telle une torche vivante, ils roulèrent à l’extérieur de la pièce. Nathan donna un coup de pied dans la porte de chêne pour la refermer.

            Marie se redressa.

            - Le théorème de Pythagore ?

            - Lorsque la valeur de l’hypoténuse mise au carré est un multiple entier de cinq, les côtés contigus à l’angle droit en contact avec un plan ésotérique non euclidien peuvent alors devenir des ponts entre le dit plan et notre plan matériel.

            Un cri de douleur, puis d’agonie, retentit de l’autre côté de la porte.

            - Et en gallois, qu’est-ce que cela veut dire ? pressa la religieuse.

            - Que cet imbécile de Jarvis, au lieu de chercher simplement à incinérer le vieux, a voulu le faire griller par un élémentaire. Mais il a un peu mélangé pentacles extraplanaires de communication et de convocation. Bref, l’énergie mystique accumulée par le baron ne l’a pas grillé, mais elle a permis à un élémentaire de s’infiltrer en lui. Lorsque Coptan a rompu le contact avec le souffre de ses gants en les retirant, la créature a pu s’éveiller momentanément, aidée en cela par la chaleur de la cheminée. Et, pour se protéger, ce crétin de Jarvis, Dieu ait son âme, vient d’avoir la bonne idée de réactiver l’élémentaire.

            Derrière eux la porte noircissait sous la fureur du feu.

            - Et que comptes-tu faire maintenant ? demanda calmement Marie.

            - Tu es un exorciste de l’Eglise, non ?

            - Certes, mais pas en mission officielle, pas même engagée pour une action privée ! dit-elle en s’éloignant.

            - Quoi ?

            Nathan ouvrit de grands yeux alors que la porte volait en éclat sous la pression des flammes. Une langue de feu envahit une partie du couloir. Il se jeta au sol, sans pouvoir éviter le roussissement de sa tignasse châtain.

            - Merde Marie, j’ai besoin de toi ! hurla le privé.

            - Combien ?

           


           Nathan avait reculé jusqu’au palier ouvert par une mezzanine sur un large hall. Marie était déjà descendue de plusieurs marches. A chaque pas de l’élémentaire, le feu gagnait du terrain, suivant ses traces. La créature ouvrit une bouche immense, et cracha. Le souffle de feu déferla de nouveau sur le détective privé. Nathan esquiva d’un bond arrière. Partiellement atteint, il fut propulsé contre la balustrade de bois. Elle se brisa. Il évita la chute en se rattrapant d’une main. Nathan roula au sol pour se redresser loin de la créature. Coptan était en feu, pourtant ses vêtements étaient intacts. Son épaisse moustache et ses cheveux n’étaient que des touffes de flammes dorées, ses yeux des puits noirs sans fond où brillaient seulement deux petites braises carmines. Il affichait un sourire carnassier et destructeur. Les élémentaires n’étaient pas réputés pour leur finesse, et encore moins les élémentaux de feu ! 

            - Tarif habituel, Marie !

            La jeune ecclésiastique sortit de sous son tailleur une petite croix chrétienne maintenue par une fine chaîne autour de son cou.

            - Tarif d’urgence, bien sûr ? rétorqua Marie.

            Un petit sourire aux lèvres, l’élémentaire s’était avancé vers Nathan.

            - Ok, mais pour l’amour de Dieu, envoie lui ton baratin latin !

            L’élémentaire pointa un doigt vers Nathan. Il n’eut pas le temps d’agir que les prières de Marie le frappèrent de plein fouet. Il tituba et recula de quelques pas. Marie avançait, croix tendue vers lui.

            - C’est un élémentaire Nath, pas un démon. Je n’y arriverai pas seule. Il me faut un coup de main. Tu as bien un truc dans ta mallette d’alchimiste ?

            - Retiens-le, je reviens.

            Danfert fonça jusqu’à la petite salle d’occultisme. La pièce était calcinée, tout comme le squelette de Jarvis. Sa mallette, protégée par des potions de sa confection, était intacte. Il l’ouvrit, prit ce dont il avait besoin et fonça à la rescousse de l’exorciste. Celle-ci transpirait à grosses gouttes sous la chaleur, mais aussi sous la pression spirituelle exigée par un exorciste. La créature avait reprit le dessus, et, pas à pas, elle avançait vers la femme prêtre.

            - C’est quand tu veux, Nathan !

            - Je le bloque et tu me vires cet élémentaire de là. Il va se mettre à détester le corps de Coptan ! Croies-moi, il ne demandera pas mieux !

            Nathan lança une fiole qui, en se brisant sur le possédé, répandit une mousse ignifuge. L’élémentaire hurla alors que les flammes parcourrant Coptan commençaient à s’étouffer. Nathan profita du désarroi de la créature pour lui foncer dessus et la saupoudrer de particules blanches.

            - Pas question que tu ailles te réfugier au fond des cellules du vieux. D’ici quelques secondes elles vont capter toute l’humidité ambiante. T’es cuit !

            Tel un emphysémateux, le corps de Coptan commença à gonfler, s’emplissant de liquide. L’élémentaire beugla. Marie se jeta sur lui et plaqua sa croix sur son front. Entre deux imprécations latines, elle ordonnait à l’élémentaire de libérer le baron. La créature, agressée par le corps bouffi, figée dans la mousse partiellement durcie, n’y tint plus. Dans un hurlement, elle jaillit hors de l’humain inconscient. Elle cherchait un refuge. Nathan s’y attendait et le lui offrit. Il ouvrit une petite fiole en écailles de salamandre et y versa une pincée de soufre. Irrésistiblement, l’élémentaire s’y engouffra. Aussitôt, Nathan referma le flacon.

            - Gagné ! se félicita Nathan. Dès que Coptan aura pissé quelques litres pour se dégonfler, tout sera réglé. Encore une affaire résolue par le génial détective Danfert.

            - Il reste un souci, non ? fit remarquer Marie.

            - Lequel ?

            - Que va dire la Palace ? dit-elle, en englobant d’un geste du bras l’incendie qui gagnait du terrain.

            Oui, il y a des jours où l’on ferait mieux de rester couché ... 

 

                                                                          FIN de l'épisode 
                                                     (à suivre dans un futur recueil sur les aventures de Nathan Danfert)

Partager cette page

Repost 0