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Voici une de mes nouvelles écrites pour le Concours Oxfam france de 2012.

 

Elle a été présélectionnée par deux des trois jurys (Ecrivains et Lycéens) parmi les 113 nouvelles reçues par Oxfam et entrant dans les critères du concours (longueur du texte et 16 mots imposés - ici en gras).

 

Elle termine lauréate des Internautes, sur les 18 nouvelles retenues par le jury des lycéens.

 

 

 


 

 

 

 

 

Traversée

  

 

        Le dernier assaut fut décisif ; Déky ne put éviter la main d’acier qui déchira les ailes de son guerrier phalène, mettant fin à la partie. Le décor 3D généré par la cabine de contrôle s’effaça pour laisser place à un omniprésent « Game Over ».

 

Une fois encore, Déky terminait dernier d’un cyber-match. Désabusé, il s’extirpa de sa cabine à réalité sensible pour retrouver ses trois camarades, Tadéus, Phil et Halibert. Ce dernier, grand échalas aux tatouages fluos éphémères affichait le visage des vainqueurs.

            — Je vous ai mis la pâtée, les gars, vous n’avez pas fait un pli.

            — Parle pour Dék, Tad et moi avons bien résisté à ton cyborg de guerre.

            Tadéus, garçon aux formes arrondies, donna un coup de coude à Déky.

            — Tu es toujours aussi peu fluide, mec. Pourtant la mannip des cyber-gants est simple.

            — Je ne suis pas à l’aise avec ces technologies ; une manette me semble une valeur sûre.

            — Arrête, la motion capture et le contrôle digital, c’est l’avenir des jeux vidéos. Bientôt, on aura tous ces cabines dans nos blocs d’habitation, plébiscita Halibert. Le virtuel te permet de générer ce que tu veux ; environnements ou personnes peuvent jaillir de ces cabines et envahir le réel, enfin presque. Cette technologie sera bientôt au centre de notre vie, l’origine de toute création.

             Tu te trompes, Hal, c’est la pensée humaine, l’imagination qui est à la source de tout.

            — On boit un dernier verre avant de se rentrer ? interrompit Phil voulant éviter un long débat ennuyeux.

Déky haussa les épaules et regarda l’heure sur sa montre digitale.

            — Sans moi, je me rentre, le couvre-feu ne va pas tarder.

            — Du cyber-sexe en perspective ? s’amusa Halibert avec un sourire lubrique.

            — Non, un bon bouquin.

            — Téléchargé ou une des tes antiquités du siècle dernier que tu affectionnes ? interrogea Tadéus amusé.

            — Un vrai livre, avec du papier, une couverture épaisse et même un marque-page.

— Parfois je me demande si tu es fait pour notre monde. Tu as toujours un temps de retard. Du papier ?

  C’est comme pour les femmes, je préfère le naturel, Tad.

            — Notre Déky est un romantique, il attend toujours le grand amour loin des écrans et de leurs simulateurs démultipliant pourtant les sens.

            — Seul l’amour est capable de sublimer les sensations, Halibert. Peut-être comprendras-tu cela un jour ?

            Le jeune homme quitta ses compagnons de jeux en repensant aux paroles de Tadéus. Effectivement, peut-être n’était-il pas fait pour ce monde, mais il n’y en avait pas d’autres. Aucun choix alternatif ne lui était offert. Il haussa les épaules et sortit de l’établissement de jeux.

            La nuit était déjà bien avancée, étendant son obscurité sur les hauts bâtiments de plasbéton. Seuls les lampadaires repoussaient l’obscurité, intensifiant leur lumière à l’approche de toute personne grâce à leurs capteurs de mouvements. Pour lutter contre le froid hivernal, Déky remonta le col de son manteau thermorégulé.

 

Traversee.jpg

 

            Il était encore trop éloigné de la station Auto-lib pour que celle-ci soit éclairée, pourtant il crut percevoir une forme humaine recroquevillée au sol contre la seule voiture disponible. Le jeune homme hésita ; sa main titillait son datapad avec l’envie d’alerter les forces de loi pour demander une intervention, mais il retint son geste. L’homme avait peut-être juste besoin d’un peu d’aide.

            Prudent, il avança vers l’individu ramassé sur lui-même, emmitouflé dans un large manteau de toile grossière. Il tendit une main vers lui.

             Monsieur, est-ce que ça va ?

            L’inconnu se retourna dévoilant des traits féminins. Sa figure était tâchée de larmes, ses yeux à la couleur indéfinissable étaient chargés de peur et d’incompréhension. Malgré des cheveux défaits et une absence totale de maquillage, elle était d’une beauté sans égal.

             Je, je ne sais pas, balbutia-t-elle avant de se jeter dans les bras de Déky.

            Elle tremblait, son corps tressautant d’épuisement.

            Le jeune homme regarda autour de lui. Aider cette femme risquait de lui attirer beaucoup d’ennuis, cependant il ne pouvait se résigner à la laisser là. Mobilisant son courage, il décida d’aller contre toutes les lois interdisant l’entraide aux déshérités. Activant son datapad, il partagea ses données personnelles avec la borne Auto-lib afin d’accéder au véhicule. Il y glissa la jeune femme et prit le chemin de son bloc.

 

            Comme toutes les habitations de base, la loge de Déky était constituée d’une unique petite pièce aux austères murs de synthéplas. Seul l’essentiel y tenait. Avec son maigre salaire, Déky ne pouvait se payer plus ; il dépensait ses maigres économies pour l’achat de rares livres papiers, même si ses amis trouvaient cette passion désuète.

            La lumière autogérée s’était automatiquement allumée à l’entrée de Déky et de l’étrangère. La femme à la chevelure d’or n’avait rien dit depuis qu’ils étaient montés dans la voiture. Déky la fit asseoir sur son petit canapé en mousse.

            — Je vais te préparer une tisane revigorante, cela te fera du bien. Tu devrais retirer ta cape, ici il fait chaud.

            Cependant la femme mystérieuse referma un peu plus la vieille toile grise sur ses épaules comme pour contenir les frissons qui la parcouraient. Déky n’insista pas et lui apporta une tasse bien chaude.

            — Peu importent nos codes numériques, on m’appelle Déky et toi ?

            — Elane, répondit la jeune femme après avoir bu goulument.

            Déky avait du mal à quitter des yeux l’inconnue à la beauté irréelle.

            — De quel bloc viens-tu ?

            — Je ne viens pas d’un bloc…

            Une Sans Domicile, s’inquiéta Déki, sachant pertinemment ce qu’il risquait pour avoir aidé une hors      la loi, une hors caste. Elle n’avait rien à faire en ville, sa place était à l’extérieur des cités, dans les camps.

— Tu trembles. Tu es peut-être  malade? interrogea-t-il tout en espérant que l’état fébrile de la jeune femme n’était pas le fait d’une drogue quelconque.

— Je suis perdue, hésita-t-elle en regardant autour d’elle, je recherche depuis si longtemps une route pour retourner chez moi… Je dépéris loin de mon monde.

— D’où viens-tu ? s’enquit Déki pour tenter de trouver une solution.

Elane ne répondit pas ; son regard avait été happé par un espoir. Elle se leva et se dirigea vers l’étagère où reposaient les trésors de Déki. Ses doigts diaphanes caressèrent les dos anciens de papiers et même de cuir. Ils s’arrêtèrent sur un ouvrage qu’elle prit avec une douceur infinie.

— Je viens de là.

Déki s’était approché pour se retrouver face à Elane. Elle lui tendit le livre ; sa cape glissa au sol, dévoilant dans toute leur splendeur des ailes de papillon multicolores. Elle sourit, elle avait enfin trouvé un portail.

Déki avait reconnu l’ouvrage sans même le regarder ; c’était son préféré : « Songe d’une nuit d’été » de William Shakespeare.

Ils s’embrassèrent.

La passion était la clef ; ils pouvaient enfin rêver.

Autour d’eux, la réalité s’effaça.      

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