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Chose promise lors de ma première dédicace, chose due, donc voici le deuxième chapitre du Dormeur, premier tome du Cycle de l'Eveil.

 

Chapitre 1 : http://fredericgobillot.over-blog.fr/article-le-cycle-de-l-eveil-le-dormeur-chapitre-1--39440181.html



Toute fracture est une plaie béante qui défigure la victime en un rictus de souffrance. Et ce, que la victime soit un individu ou une société ; que la fracture soit physique ou morale, réelle ou illusoire.

                                                                                                Corollaire humain » par D.Steinbeck

 

            Tout avait commencé en fin de matinée et Fabian avait été bien loin de penser que cela l’entraînerait si loin…. Et ce n’était encore que le début. Si le jeune homme avait pu avoir la moindre idée des conséquences de ses choix, il en aurait probablement fait d’autres et évité tout cela.

 

            La matinée était grisâtre et le soleil d’hiver passait difficilement le rideau de nuages épaissi par la pollution de la mégapole parisienne. Les quelques traits lumineux allaient se refléter sur les murs blancs du centre universitaire ou y pénétrer en traversant les vastes baies vitrées bleutées. Plusieurs bâtiments se partageaient les diverses matières enseignées dans ce centre luxueux et réputé que seuls les fils et filles fortunés pouvaient s’offrir. L’architecture était résolument moderne, mêlant harmonieusement les surfaces pleines en imitation pierre blanche et les espaces ouverts par d’immenses parties de verre. Les angles cassés étaient renforcés par des pointes et des bords saillants donnant un faux-semblant de désordre dans la rigidité de l’ensemble. L’université était isolée dans un petit parc de verdure clairsemée de peupliers rendus génétiquement stériles pour éliminer les allergies au pollen.

            Fabian sortait de son cours de composition architecturale. Le jeune homme de taille légèrement inférieure à la moyenne portait un blouson synthétique gris bleu à la coupe simple ainsi qu’un pantalon de toile d’un gris plus sombre. Ses cheveux châtain clair étaient coupés courts sans être ras. Son visage fin était fermé comme à son habitude. Fabian était perdu dans ses pensées. Il était à la fois vexé et furieux des remarques de son professeur, monsieur Bardés.

            Bardés était un homme assez grand à l’épaisse barbe sombre compensant ainsi sa calvitie de la quarantaine qui l’avait dépouillé de l’ensemble de ses cheveux sur le dessus du crâne. Sa barbe parfaitement taillée était agrémentée d’une épaisse moustache participant au camouflage partiel des lèvres du professeur. Cela n’empêchait pas Bardés d’avoir une voix forte, impérieuse et parfaitement intelligible. Didactique et clair, Bardés était sans aucun doute un excellent professeur ; Fabian ne pouvait pas le nier. Mais il était caustique et avait Fabian dans le collimateur depuis le milieu de l’an dernier. Le jeune homme était régulièrement la cible de ses remarques incisives et Fabian avait de plus en plus de mal à le supporter. Cette antipathie que le jeune homme éprouvait s’était renforcée depuis qu’il avait appris que l’enseignant s’était ouvertement opposé à son passage en seconde année. Heureusement Bardés n’avait pas eu gain de cause, malgré les notes médiocres qu’il infligeait à son étudiant l’an passé. Globalement Fabian était un élève moyen se sortant toujours de justesse des épreuves délicates. Mais selon lui, son niveau ne justifiait pas un redoublement. Certes il était plutôt mauvais en art graphique et cette année Bardés le sous notait en composition architecturale faisant de lui un des plus nuls de sa classe dans ce domaine. Mais Fabian excellait en théorie des matériaux et forces appliquées faisant de lui un expert dans l’exploitation des matières sous dépendance des contraintes du milieu et de la structure. Leur enseignante en ce domaine, madame Gellar, avait sans aucun doute fait front contre Bardés afin d’obtenir le passage de Fabian en seconde année. Les autres professeurs ne s’y opposant pas et la matière de madame Gellar étant une des dominantes de la première année d’études, elle avait eu gain de cause. Mais à présent c’était une autre histoire, la composition architecturale prenait de l’importance et Bardés se retrouvait à égalité avec Gellar. L’an prochain, si Fabian passait en classe supérieure, cette matière serait dominante puisqu’en quelque sorte, elle faisait la synthèse de l’ensemble de leur enseignement.  Il était donc impératif pour Fabian d’augmenter ses performances afin d’atteindre au moins un niveau acceptable. Bien entendu face à un professeur qui avait une dent contre vous, ce n’était pas gagné d’avance.

            Ce matin, Bardés avait une fois de plus humilié Fabian en rendant les copies corrigées d’un devoir à la maison. Il s’agissait de redessiner grossièrement le plan d’un ensemble de loges de théâtre afin de les rendre plus modernes et plus fonctionnelles. Bien entendu Bardés ne pouvait qu’attendre des plans inachevés et imparfaits du fait du manque de connaissances de ses étudiants en seconde année. Mais c’était entendu à l’avance et cela faisait partie de la matière. Les exigences de leur professeur ne pouvaient que s’arrêter au niveau d’avancée dans les autres disciplines. Pour ce travail, Bardés n’avait demandé aucun détail sur les matériaux à employer, ni même d’étude de résistance. Il voulait juste une modification du plan de base qui tiendrait compte des besoins des acteurs et des impératifs de sécurité. Fabian avait passé des heures en recherches via le Net et à la bibliothèque de l’école pour accumuler des informations sur les derniers théâtres construits. Il avait récupéré les données et s’était arrêté sur les travaux de Miasagi, architecte japonais bien connu pour ses musées, théâtres et opéras, dont le magnifique  M.Béjar de Sydney inauguré l’an passé. des plans de Miasagi, Fabian avait extirpé les fondements de la modernité dans l’agencement des locaux en les épurant des concepts et artifices de l’art sino-japonais que Miasagi ne pouvait s’empêcher d’insuffler dans ses œuvres, compliquant inutilement l’architecture et réduisant d’après Fabian la fonctionnalité des structures. Enrichi de ces connaissances, Fabian avait alors complété son étude du plan originel à exploiter, et repéré les structures de soutènement que Bardés avait indiquées comme non modifiables. Puis il avait cherché à redéfinir l’ensemble en gardant en esprit la matière qu’il avait empruntée au grand Miasagi. Il avait réalisé une bonne vingtaine de croquis avant de choisir le plus fonctionnel et de le finaliser en dessin industriel sur son ordinateur. Son travail achevé, il se trouvait devant une des réalisations les plus fonctionnelles qu’il n’ait jamais réalisée à ce jour. Il avait été alors persuadé que Bardés ne pourrait pas le sous-noter devant l’excellence de son travail. Il s’était trompé.

            Le professeur avait gardé sa copie pour la fin, après avoir rendu celles de ses camarades de classe. Bien entendu Bardés n’avait pu s’empêcher de proférer un de ses commentaires assassins à l’égard de Fabian.

            - Une fois de plus vous êtes passé à côté de l’essentiel monsieur Latour. A croire que malgré mes conseils répétés vous vous êtes encore acharné à vider votre travail de toute essence. Que faut-il donc faire pour vous ouvrir à l’architecture ?

            La copie de Fabian avait glissé sur son bureau révélant un horrible quatre sur vingt, quelques lignes griffonnées de rouge et seulement peu de retouches sur son plan. Fabian ne pouvait détacher ses yeux de sa copie. Quatre ! C’était la pire note de toute sa scolarité à l’exclusion d’une feuille blanche qu’il avait rendue en math durant sa classe de première au lycée. Quatre pour des heures de travail ! Il ne comprenait pas et alors que Bardés retournait vers son bureau, il ne put s’empêcher de prendre la parole.

            - Mon travail vaut plus que cela. J’ai parfaitement répondu aux critères demandés, modernité et fonctionnalité. J’ai appliqué à cette étude les théories conceptuelles de Miasagi sur la disponibilité et l’utilisation de l’espace. Mais peut-être que vous ignorez les travaux de cet éminent architecte ? 

            Le ton employé s’était fait de plus en plus vindicatif et quelque peu hautain, sans doute prétentieux. Fabian s’en était rendu compte, ce qui l’avait aussitôt stoppé dans sa réaction. Bardés avait été lui aussi surpris par cette inattendue réplique du si renfermé Fabian Latour. Réprimant un petit sourire il fit volte-face en direction de son élève visiblement dépassé par sa propre attitude.

            - Pour ce qui est des deux critères mentionnés, je dois reconnaître que votre travail est parfaitement à la hauteur monsieur Latour. Mais pour ce qui est du critère primordial à tout travail d’architecture et qui est donc toujours sous-entendu et attendu, je n’en ai vu nulle trace. Il ne fera ni bon habiter, ni bon travailler dans vos constructions dénuées de toute âme et à la raideur d’un cadavre. Quant à ce remarquable Miasagi que j’apprécie fortement, même s’il y a de nombreux autres modèles de structuration d’un espace fonctionnel, je crains fort que vous en ayez totalement dénaturé l’esprit en ne percevant que ses théories et pas l’ensemble de son œuvre artistique. Car je vous rappelle encore que l’architecture est avant tout un art et qui plus est un art au service de l’homme et de son plaisir. Il serait grand temps que vous vous en rendiez compte monsieur Latour, de cela et de quelques autres valeurs  que nous essayons de vous inculquer dans ces cours. Quant à votre ton, il ne me plaît guère et sachez que si c’est celui que votre père à l’habitude d’utiliser avec ses employés, ce n’est pas celui que j’attends de mes élèves. Cependant je suis enchanté de voir enfin qu’il peut y avoir en vous quelques traces des humeurs humaines,  ce qui me laisse espérer pour vos travaux futurs une amélioration possible. Quant à  votre note d’aujourd’hui je ne la modifierai absolument pas. Comme je vous l’ai dit en début d’année, ce qui est passé l’an dernier ne passera pas cette fois-ci et vous devrez faire vos preuves aussi dans mes cours. Je ne vous laisserai pas le loisir de vous reposer sur le soutien de mes collègues, que vous soyez ou non remarquable dans leur matière. J’espère que vous avez bien noté mes remarques et que vous en tirerez profit. Sur ce, la discussion est close et je vais commencer le cours d’aujourd’hui. 

Ce disant, Bardés s’en était retourné à son bureau laissant Fabian face à l’horreur de la situation. Il avait eu l’impression que l’ensemble des regards de ses camarades s’était fixé sur lui d’un air moqueur. Fabian s’était senti le plus idiot des hommes et s’était sans doute légèrement empourpré avant de ranger sa copie et d’allumer son ordinateur scolaire pour y plonger son regard comme pour échapper à ceux des autres. Il s’était senti ridicule et une fois de plus humilié.

 

            Quatre heures après ce lamentable épisode, il en ressentait encore de l’amertume et de la colère. Il n’avait jamais compris pourquoi Bardés le détestait autant mais aujourd’hui les propos du barbu lui avaient donné un élément de réponse. En fait ce n’était pas lui que Bardés détestait mais tout ce qu’il représentait à travers son beau-père. Martin Latour, un nom commun pour un homme hors du commun. Son beau-père était le bras droit du directeur de Dégéna, plus gros trust en biologie de la Fédération Européenne et partenaire officiel de Gencorp, société américaine leader sur le marché international. Martin Latour était donc un homme puissant, très riche et commandant à des milliers d’individus. C’était une figure incontournable de la biologie privée, seul réseau de recherche sérieux. Martin Latour était un symbole triomphant du capitalisme alors que monsieur Bardés, même bien payé, ne restait qu’un petit professeur ne cachant que très mal ses opinions néo-communistes et anti-cartels. Fabian trouvait ce genre d’avis totalement ridicules et obsolètes dans un monde où le système capitaliste avait largement fait ses preuves. Mais cette petite phrase sur son beau-père avait éclairé Fabian sur Bardés et son attitude envers lui. Bien entendu cela compliquait les choses car quoi qu’il rende comme travailFabian serait toujours descendu. Mais que pouvait-il faire contre ça ? Aller trouver le directeur ? Cela lui semblait réellement déplacé et digne d’un gamin incapable de se défendre seul. Il ne savait que penser quand ses pas l’ayant mené non loin du réfectoire, il aperçut se dirigeant vers lui son ami Marc Messian.

 

            Marc était tout le contraire de Fabian. C’était son antithèse physique et intellectuelle. C’était un beau jeune homme de plus d’un mètre quatre vingt cinq au corps d’athlète. Ses cheveux blonds retombaient nonchalamment sur son front et descendaient librement dans sa nuque. Son visage au menton carré lui donnait un air déterminé qui contrastait avec la bonne humeur et la jovialité qu’affichaient clairement son large sourire et ses yeux bleu clair charmeurs et pétillants. Il était vêtu d’un petit gilet bariolé et d’un pantalon large de toile fine multicolore. Il portait un petit sac d’universitaire jeté sur de larges épaules. Extraverti, sympathique et communicatif, Marc était la coqueluche du campus attirant les regards sur lui et en particulier celui des filles. Sa vie sociale était une réussite tout comme sa vie sexuelle. Sportif de haut niveau, il était capitaine de l’équipe de G-Ball de l’université et il avait été plusieurs fois sollicité par des sélectionneurs nationaux pour devenir professionnel. Mais Marc avait toujours rejeté ces offres car il avait une autre passion, la génétique. Découvrir et breveter de nouvelles thérapies géniques pour soigner le monde et accessoirement s’enrichir était le centre d’intérêt principal de sa vie. Elève brillant, il était depuis deux ans le premier de sa promotion. Et malgré ce surplus de réussite, sa tolérance, sa modestie et son ouverture d’esprit le rendaient impossible à détester.

            Les deux amis se saluèrent avant de se diriger ensemble vers la file d’attente croissante du self-service universitaire. Marc avait rapidement remarqué le morne silence de Fabian et avait aussitôt interrogé son ami sur cette humeur maussade. En maugréant quelque peu, le jeune homme lui avait conté en détail l’affaire et son propre point de vue éclairé sur les raisons de l’acharnement de Bardés à son égard. Compatissant des problèmes de son ami, Marc avait cependant quelques objections sur les conclusions hâtives de Fabian.

- Je pense que tu dramatises un peu Fabian, comme souvent d’ailleurs.

- Facile d’être optimiste quand tout ce que l’on touche devient de l’or. 

            Comme à son habitude, Marc ne releva pas la boutade de son camarade pour poursuivre son idée comme si de rien n'était.

            - Admettons que ce Bardés soit un néo-communiste dur haïssant les cartels et toute imagerie personnifiant notre société capitaliste. S’il est si intransigeant que cela, peux-tu m’expliquer ce qu’il fait dans l’université privée la plus friquée et la plus capitaliste de tout l’état français ? Comment peut-il participer autant à un système élitiste qu’il déteste ?

            - Ne sois pas naïf, Marc. Les profs d’ici sont les mieux payés de France. Dès que l’on parle d’argent, les idéaux politiques disparaissent pour laisser place au profit immédiat.

            - C’est sans doute partiellement vrai pour la majorité, mais pas pour un idéaliste pur.

- Je n’ai jamais dit que c’était un « idéaliste pur », mais seulement un pro néo-communiste.

            - Parfait, alors si ce n’est pas un si « rouge » que cela et qu’il peut supporter de travailler en cautionnant le système, pourquoi s’en prend-il à toi, ou plutôt qu’à toi ?

            Fabian s’attendant à trouver un soutien direct de son ami était quelque peu désorienté par son argumentation contradictoire. Mais il n’était pas prêt à se laisser déstabiliser comme cela, surtout par Marc avec qui il était très libre. Généralement intimidé par les autres, ce n’était paradoxalement pas le cas avec Marc, qui était pourtant la personne la plus brillante qu’il connaissait. En prenant son plateau afin de commencer son choix de repas, il repartit à la charge.

            - C’est assez simple, je suis le beau-fils de Latour, deuxième figure de la Dégéna.

 

            - Oh ! J’avais failli l’oublier. Mais sans vouloir te vexer ou minimiser ton père, il est loin d’être l’homme le plus en vue du moment et cela malgré le vent en poupe qu’a la génétique à notre époque. Par ailleurs tu n’es sans doute pas le plus fortuné de ta promotion. Et même si tes opinions sont parfois extrêmes et intransigeantes, ton attitude réservée, trop réservée à mon avis, n’est pas à même de t’afficher auprès de qui que ce soit comme un fier et prétentieux représentant du capitalisme en général et de la fortune de ton paternel en particulier.

            - Ce qui veut dire ?

            - Que tu n’étales pas ton fric, non pas parce que tu ne le veux pas, mais parce que tu es tellement introverti que tu fais tout pour passer inaperçu aussi bien auprès des filles que des profs ou de qui que ce soit. Tu es un garçon volontairement et inconsciemment effacé. Bref tu es l’antithèse de la cible évidente pour un néo-communiste haineux.

            - Ou une proie facile par manque de réponse.

            - D’après la description  que tu m’as faite de Bardés, un bon prof volontaire, j’ai plutôt eu l’impression d’un homme tonique qui n’a pas peur des défis, pas du genre à s’attaquer à un faible. 

            Se rendant compte trop tard de sa gaffe, Marc déglutit et chercha rapidement quelques mots pour ménager la susceptibilité exacerbée de Fabian.

            - Enfin, je veux dire dans une analyse générale. 

            Fabian encaissa le mot malhabile de Marc sans broncher. Il savait pertinemment ce que pensait son ami de lui et le mot « faible » était un constat et non un reproche ou un pic vexatoire. Il aurait tout de même préféré que ses proches aient une autre image de lui. Mais il devait faire avec, n’était-ce pas l’image qu’il avait de lui-même ? Il paya son repas avec sa carte scolaire et se dirigea avec Marc vers une table vide où ils prirent place. Fabian avait choisi une table isolée dans un coin. Il n’appréciait guère se retrouver au milieu d’un réfectoire à la vue et au su de tous. En piquant dans ses carottes râpées, il reprit la conversation.

            - Okay admettons que je me sois trompé et que le mot de Bardés au sujet de mon beau-père ne soit qu’une boutade innocente, alors peux-tu m’expliquer pourquoi il s’acharne sur moi m’humiliant devant toute la classe ?

            - T’humiliant ? Tu n’exagérerais pas un peu la situation ? Il t’a juste fait une remarque de prof, non ?

            - Une fois de plus et pour quelle raison ?

            - Tu ne t’es jamais dit que ton travail avait peut-être une faiblesse récurrente qui le dévalorisait ?

            - L’architecture est une science exacte, bien plus que la bio. Mon travail répondait parfaitement à la demande, modernité et fonctionnalité. Bardés n’avait aucune justification pour me foutre un quatre. Je te dis qu’il y a un truc qui ne va pas entre lui et moi et tant que je ne saurai pas de quoi il s’agit, je peux toujours m’accrocher pour améliorer mes résultats.

            - Alors tu n’as qu’une solution, va le trouver et perce l’abcès. Règle directement le problème avec lui.

            - Tu es dingue, il va me rire au nez. Je n’oserai jamais.

            - C’est un de tes problèmes Fab, tu n’oses jamais te confronter aux autres par peur de briser cette coquille que tu t’es forgée autour de toi pour te protéger d’on ne sait quoi.

            - Je croirais entendre ma psy alors qu’elle comme toi savez pertinemment pourquoi je suis ainsi.

            - Et tu connais mon opinion là-dessus, tant que tu vivras avec ce passé ancré dans ta tête tu ne feras que survivre et passer à côté de la vie.

            Marc remarqua immédiatement que la simple évocation des événements faisait remonter en Fabian des souvenirs douloureux. A l’époque, les deux garçons ne se connaissaient pas, mais Marc ayant gagné la rare amitié de Fabian, celui-ci avait fini par lui raconter tout lors d’un après-midi chargé d’émotions. Bien entendu Marc avait été horrifié, mais que pouvait-il si ce n’est pousser son ami à reprendre une psychothérapie prématurément interrompue. Ce qu’avait fini par faire Fabian. Mais force était de constater que cela aurait dû être fait bien plus tôt afin que le jeune homme puisse se libérer de ses entraves et s’épanouir. Il restait à espérer qu’il n’était pas trop tard et Marc tentait parfois de sortir son ami de ses blocages. Mais Fabian avait le chic pour se retrancher derrière de fausses occupations et se refermer comme une coquille d’huître. C’était d’ailleurs ce que le jeune homme était en train de faire. Son visage s’attristait et ses doigts s’agitaient nerveusement. Ce n’était ni le lieu, ni l’instant d’approfondir le sujet. Marc décida de clore la discussion.

            - En attendant, je te conseille d’aller parler à Bardés et de vous expliquer clairement. Et ça, personne ne peut le faire à ta place. Mais c’est à toi de voir. Tu préfères peut-être continuer à te battre contre des chimères.

            Fabian redressa la tête de son assiette pour regarder son ami. Comme souvent, ses yeux azuré avaient un petit quelque chose de triste et de mélancolique. Il semblait hésitant et un peu perdu dans ses choix. Mais au fond de lui, il savait que Marc avait raison. Le plus dur était de se décider à le faire, se décider à aller voir Bardés au risque d’être ridicule et de s’en prendre plein les dents. Plus il attendrait et plus la décision serait dure à prendre. Bien entendu Bardés n’était sans doute pas visible cet après-midi et lui avait d’autres cours, mais cela ne l’empêchait pas de se décider maintenant. Une fois qu’il en aurait fait part à Marc, il oserait moins revenir en arrière. Il devait le faire immédiatement pendant que les arguments de son ami étaient suffisamment présents à son esprit.

            Hélas Fabian n’eut pas le loisir de s’exprimer avant que deux camarades de G-Ball de Marc ne s’approchent de leur table avec leur plateau. Fabian n’avait guère d’affinité avec les amis sportifs de Marc. Il les trouvait généralement stupides et vulgaires, les voyant comme les archétypes péjoratifs de l’athlète acéphale. Et il ne doutait pas que ceux-ci le percevaient comme le ringard intello et coincé du cul qu’il devait être. Alors que les deux garçons s’asseyaient, il les salua tout de même avant de rentrer dans sa carapace silencieuse et discrète.

 

*

 

            Les définitions du mot « Zone » étaient nombreuses et pouvaient différer selon les points de vue. Pour Opale c’était un ensemble de quartiers contigus dont la population était économiquement et socialement défavorisée. Le taux de chômage y était important et la misère y faisait des ravages. Bien entendu, dans de telles circonstances, les niveaux de violence, de délinquance et de criminalité étaient élevés. Cet état de fait permettait aux autorités de déclasser et de dévaloriser ces espaces, n’y prêtant plus cas si ce n’était pour appliquer quelques placebos politiques. Les investissements étaient donc quasi inexistants et le délabrement des multiples Zones ne faisait que s’accentuer. Les services de sécurité ne s’y impliquaient pas et la police ne s’y rendait qu’accessoirement, de jour, et laissant aux habitants le soin de faire régner leur ordre. Les Zones devenaient peu à peu des secteurs de non droit ou peu s’en fallait. C’était en tout cas l’image qu’en avait la plupart des gens renforcés dans leurs convictions par les propos des médias ne s’intéressant qu’au sensationnel et aux parts de marché qu’ils pouvaient en tirer. L’histoire de la famille Médime ou celle d’Opale Mésière ne pouvait donc pas les intéresser.

            Nadir Médime était un homme d’une quarantaine d’années. Il était issu d’une famille d’immigrés. Son arrière-grand-père était venu en France juste après la seconde guerre mondiale. Le pays avait alors besoin de main-d’œuvre pour reconstruire ses infrastructures. Comme bien d’autres il avait dû survivre dans les bidonvilles de Nanterre que l’état leur avait octroyés. Il avait dû faire taire son orgueil et sa fierté pour assurer à sa famille une vie médiocre dans ces taudis insalubres avant de pouvoir accéder à un appartement dans un H.L.M. Sa vie s’était résumée à un travail sans reconnaissance et à de nombreux efforts pour donner à ses enfants une chance de réussir où lui n’avait que survécu. Mais le chemin était loin d’être fini pour ses enfants et ses petits-enfants, ils devaient faire face au racisme ambiant et à cette peur de l’étranger et de l’inconnu. Malgré les difficultés sociales liées à un milieu défavorisé et souvent analphabète, une partie des Médime avait cependant pu résister à la pression extérieure et progresser dans la hiérarchie socio-économique.

            Nadir, immigré de quatrième génération, parfaitement intégré, fils de commerçant, était devenu représentant en produits pharmaceutiques. Il avait épousé Fanny, une jeune femme aimante qui lui avait donné trois beaux enfants, Ahmed en mémoire de son arrière-grand-père puis Esméralda et Jérôme le petit dernier âgé à ce jour de huit ans. Face au coût de garderie, Fanny avait quitté son travail à la naissance de Jérôme. Mais tout allait bien et sans vivre dans l’opulence, les Médime subvenaient correctement à leurs besoins tout en remboursant le prêt de leur maison récemment acquise. Et puis il y a eu ce rachat de la société de Nadir par la puissante et sans cesse croissante Dégéna, société de recherche biologique et génétique. Ils avaient déjà leurs représentants et n’avaient nul besoin d’accroître inconsidérément leur pool d’employés. La restructuration frappa presque sans prévenir et Nadir fut licencié. Jérôme avait trois ans.

            La chute avait été progressive puis catastrophique. Nadir au chômage n’arrivait pas à retrouver un emploi correspondant à ses qualifications. Après plusieurs mois, il avait décidé de chercher tout type de travail. Mais ses diplômes faisaient souvent fuir les employeurs ne voulant pas s’encombrer d’une personne trop qualifiée à des postes qui ne le nécessitaient pas. Le retard de paiement de leur maison avait commencé à se faire sentir et les prêteurs, tout sourire lors de la signature du contrat, montraient à présent les crocs. Les Médime durent renoncer à leur pavillon pour se reloger dans la de la mégapole parisienne. Ils choisirent un petit appartement F3 dans un quartier moins risqué.

            Bien entendu ce déménagement ne facilita pas les choses pour Nadir ou Fanny. Les zonards n’ayant pas une bonne réputation, les patrons se faisaient frileux à l’embauche. A cela il fallait ajouter le racisme se faisant toujours plus virulent malgré un siècle d’intégration. Ce sentiment, même s’il n’était parfois qu’inconscient, ne jouait pas en la faveur des Médime. Cependant ils résistèrent et persévérèrent dans leurs recherches, trouvant de-ci de-là des emplois à durée déterminée pour elle ou pour lui. Rien de fabuleux, mais suffisant pour assurer un toit et à manger pour tout le monde ainsi qu’un semblant de dignité.

            Et puis Ahmed était tombé gravement malade. Une imprudence d’adolescent lors de son premier rapport sexuel. Il n’avait pas osé mettre un préservatif alors qu’il en avait dans ses poches. Il était déjà intimidé, alors mettre ça devant la fille. Bien entendu il n’était pas vacciné. Le vaccin anti-VIH mis au point par la Gencorp était beaucoup trop coûteux et non remboursé par la sécurité sociale. Il était inaccessible aux Médime. Le risque de contamination avait dû effleurer Ahmed, mais sans plus. Et au pire, la récente trithérapie ne permettait-elle pas aux malades de vivre convenablement ? Avant d’en avoir besoin, Ahmed n’avait pas vraiment cerné la définition du mot convenable et de ses obligations.

            Bien entendu, lorsque que Nadir et Fanny découvrirent la maladie de leur fils, ils n’hésitèrent pas un instant et ils le firent suivre pour une trithérapie. La dernière en date n’étant pas encore reconnue par la sécurité sociale ils ne purent l’offrir à leur fils mais ils optèrent pour la précédente. Certes, elle était coûteuse et il ne fallait pas espérer de rémission définitive contrairement à ce qu’indiquait la publicité de Vizer US. Pour son dernier protocole, l’entreprise annonçait un taux de réussite de vingt deux pour cent après cinq ans de traitement. Mais au moins elle était remboursée à cinquante pour cent. Les cinquante pour cent restants avaient achevé progressivement les finances des Médime et la Pâques à venir s’annonçait sinistre.

            Hier, un nouveau coup du sort avait frappé les Médime. Jérôme, leur petit dernier était à son tour tombé malade. Sa fièvre avait dépassé les trente neuf, sa gorge était enflammée et une toux rêche avait fait son apparition dans la soirée. Ce matin, Fanny avait emmené son fils chez le médecin qui avait diagnostiqué une angine virale. Rien de bien grave en soi, mais Fanny était à court des médicaments permettant de soulager l’enfant et de faire tomber la fièvre. Bien entendu, elle avait l’ordonnance, mais avec le traitement d’Ahmed, les Médime risquaient de dépasser leur quota sécurité sociale comme tous les ans, ce qui leurs interdirait tout remboursement en fin d’année, en particulier sur les médicaments dits de confort si utiles à leur aîné. N’ayant plus accès à une mutuelle et étant du genre prévoyante, Fanny avait décidé d’économiser son quota dès le mois de janvier. Dans la mesure du possible, elle faisait donc appel aux médecines parallèles, qui même si elles n’étaient pas remboursées avaient un coût moindre. 

 

            Opale était jeune, mais elle en savait déjà plus sur les plantes et les remèdes que beaucoup. Sa grand-mère Nicole experte dans ces arts lui avait enseigné tout ce qu’elle savait avant de s’éteindre par un beau soir de printemps. Très vite Opale avait acquis la même passion pour la nature et ses secrets que celle qu’avait sa grand-mère. Elle aurait voulu suivre des études médicales, mais cet enseignement était hors de portée de ses moyens même avec une bonne bourse d’études octroyée par un quelconque mécène. De toute façon, elle ne voulait pas devoir plusieurs années de sa vie à un cartel, quel qu’il fût. Elle avait donc suivi avec enthousiasme l’enseignement concret de sa grand-mère, le complétant par un apprentissage théorique dans des livres de médecine et de pharmacie.

            A la mort de Nicole, Opale avait repris son rôle de soigneuse dans la Zone. Bien qu’elle ait longtemps secondé sa grand-mère, ses débuts avaient été difficiles. Les gens doutaient de ses capacités du fait de son jeune âge. Opale avait dû faire ses preuves et au bout d’une année d’effort elle avait commencé à gagner la confiance de plusieurs familles. Son activité lui permettait de subsister. Ses tarifs étaient plus qu’honnêtes et ses crédits généreux.

            Lorsque Esméralda était venue la trouver avec l’ordonnance du médecin pour son petit frère, Opale n’avait eu aucun mal à trouver les plantes correspondant aux prescriptions. Bien entendu, et elle le savait, dans les plantes il ne s’agissait que de principes actifs moins puissants et moins purifiés que les molécules synthétiques et optimisées de trois, quatre ou cinquième génération que les laboratoires créaient. Mais, même si, isoler, leurs effets étaient moindres, c’était leurs interactions qui expliquaient l’efficacité reconnue des remèdes phytothérapeutiques. Ce qui n’était pas le cas de l’homéopathie vraie qui relevait plus de la croyance en un effet placebo que d’une véritable médecine. Opale avait donc sélectionné les équivalents au traitement allopathique proposé par le médecin des Médime et, après avoir enfilé son petit gilet coloré et fermé sa boutique, elle avait suivi Esméralda chez elle, et ce même si ses parents n’avaient pas sollicité une consultation. Elle aimait bien cette famille et sa présence leurs remonterait sans doute le moral. Elle n’avait pas l’intention de leurs demander quoi que ce soit hormis le coût des médicaments.

 

            Opale était penchée sur le petit Jérôme allongé dans son lit. L’enfant avait les cheveux de son père. Ils étaient d’un noir d’encre et finement crépus. Les yeux étaient ceux de sa mère, un bleu cristallin magnifique actuellement embué par la fièvre. Malgré celle-ci, Jérôme esquissa un petit sourire à Opale. La jeune fille le lui rendit en appliquant le cataplasme chaud sur la poitrine et la gorge de l’enfant. L’effet immédiat de l’extrait de fleur de moutarde était peu agréable, et la chaleur nécessaire ne faisait qu’amplifier l’irritation, malgré les ajouts qu’avait faits Opale à la composition originelle. Jérôme fit la grimace.

            - Ca va picoter un peu Jérôme, mais après tu iras mieux. Repose-toi un peu. Il te faut dormir.

            Opale se redressa et sortit de la chambre en compagnie de Fanny. La mère du jeune garçon envoya un baiser à son fils en refermant la porte de la chambre qu’il partageait avec sa sœur Esméralda. Fanny avait les traits tirés. Opale la regarda avec une gentillesse non feinte.

            - Vous devriez vous reposer également Fanny. Votre mari pourrait surveiller le petit.

            - Nadir est parti voir à l’ANPE s’il y avait de nouvelles offres, il ne rentrera qu’en fin de matinée. Il espère trouver un petit job au moins durant les fêtes de Pâques.

            - Ca marchera, j’en suis sûre. Il est courageux et travailleur. Il finira par retrouver un poste stable.

            - Nous l’espérons, Ahmed nous coûte cher et, avec sa maladie, il n’est pas près de trouver du travail. Si tu avais un remède pour lui.

            - Je connais mes limites Fanny. Les plantes ne peuvent soigner que les maux mineurs. Elles ne peuvent rien contre le Sida et toute personne qui vous affirmerait le contraire serait un charlatan. Je suis désolée, mais je ne peux rien pour Ahmed.

            Opale posa une main compatissante sur les épaules de Fanny avant de la suivre dans la pièce principale servant de salle à manger, de salon mais aussi de chambre aux parents. C’est là qu’elle réexpliqua à Fanny les soins à apporter à Jérôme en la rassurant une nouvelle fois sur le peu de gravité de la maladie du jeune garçon. Puis elle prit congé pour retourner à sa boutique sous un ciel morose. Elle avait encore beaucoup de choses à faire avant un après-midi bien occupé.

 

La suite : http://fredericgobillot.over-blog.fr/article-le-dormeur-chapitre-3-extrait-47449502.html

 

Pour la suite compléte : le Dormeur, tome premier du Cycle de l'Eveil.

http://fredericgobillot.over-blog.fr/ext/http://www.societedesecrivains.com/boutique2006/detail-15875-PB.html

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