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1.

 

Beaucoup pensent que le blanc est la plus simple des couleurs. Mais rien n’est simple et certainement pas le blanc. La richesse du blanc vient justement de sa complexité. Le blanc ne serait rien sans les autres couleurs puisque c’est l’ensemble du spectre chromatique qui est à l’origine du blanc. C’est l’addition d’une multitude de touches, de traits d’une infinité de couleurs qui fait que le blanc est ce qu’il est. C’est seulement par cette compréhension que le blanc peut acquérir sa clarté et nous apparaître tel qu’il est réellement au-delà de son apparente et illusoire simplicité. Le blanc ne peut donc être dompté qu’à travers les diverses occurrences qui participent à son existence. Le maîtriser par son unique aspect ne peut être qu’une fausse espérance de contrôle. L’artiste accompli devrait le savoir.

« Paraboles du destin-s » par B.Vivier.

 

 

 

            Peu à peu ses perceptions revenaient. La douleur fut la première des sensations qu’il perçut. Elle irradiait dans l’ensemble de son corps pour se concentrer dans son épaule et son bras gauches. C’était insupportable. Si terrifiant ! Le goût du sang s’imposa ensuite à lui. Il laissa échapper de ses lèvres un épais filet d’hémoglobine et de salive mêlées. Le jeune homme eut un haut le cœur et tituba. Il était debout, appuyé contre un mur crasseux, faiblement soutenu par ses jambes. Sans doute poussé par son instinct de survie, mécaniquement, machinalement, il tenta un pas en avant pour fuir cette folie qui le submergeait. Cette fois encore son genou droit flancha. Sa jambe ploya sous son poids et son corps partit en avant. Il tenta de ralentir sa chute en cherchant une prise inexistante sur le mur. Ce fut en vain. Il s’écroula sur ses genoux et une douleur foudroya sa rotule droite. Il poussa un cri en crachant du sang. Sa respiration était difficile. Il devait se calmer et reprendre ses esprits, tenter de se souvenir, de faire le point et de puiser dans le peu de force qu’il lui restait pour regagner sa voiture et fuir cette Zone de dingues et de parasites. Il devait chasser ses peurs pour pouvoir continuer.

            Fabian respira profondément en redressant la tête pour reprendre contact avec son environnement. Il était encore dans cette impasse crasseuse suintant la pourriture et les déchets, mais il n’était plus qu’à quelques pas de la rue dans laquelle il s’était garé. Dans sa R36 sécurisée, il serait à l’abri des parasites. Sur le sol, le long du mur grisâtre et écaillé, des papiers, des canettes et des morceaux de verre s’étaient accumulés avec le temps. Un peu en arrière, un sac poubelle déchiré répandait sur le sol de vieux déchets. Fabian eut un léger frisson en apercevant un rat s’affairer à fouiller le sac sans doute déjà débarrassé depuis longtemps de tout ce qui était consommable, même pour un rat. Il détestait les rats depuis cette fatidique journée, dix ans auparavant. Mais il ne devait pas penser à cela ou la peur qui sourdait en lui le submergerait de nouveau.

            Dans un effort dont il ne se serait pas cru capable, le jeune homme réussit à se redresser en s’aidant du mur poisseux. Son genou droit se déplia en un mouvement douloureux. Il repartit doucement vers l’avant, chaque pas lui demandant un nouvel effort et lui procurant une nouvelle douleur. Il ne sentait plus son bras gauche. Le sang coulait le long de celui-ci sous sa veste bleu gris. Il ne voulait pas imaginer la profondeur que la lame de son agresseur avait pu atteindre, ni même les jours d’hôpitaux que cela allait lui infliger. Fabian détestait les hôpitaux et jamais il n’en construirait. Peu importait le soin qu’y mettrait le meilleur des architectes, ça ne resterait jamais qu’un lieu de souffrance et de mort. Il était bien placé pour le savoir.

            Après un temps qui lui sembla une éternité, le jeune homme arriva à l’angle de l’impasse et de la rue. Etroite, celle-ci était déserte et inquiétante. L’éclairage public était défaillant et seuls quelques lampadaires brillaient en cette triste soirée d’hiver. Les murs délavés et souillés par la pollution ne faisaient qu’étouffer le peu de luminosité qui s’échappaient des hautes lampes. La température commençait à descendre même si la chaleur de la mégapole parisienne altérait les fluctuations naturelles. Malgré son blouson, du fait de sa faiblesse, Fabian ressentait le froid. Par manque de circulation, l’air charriait les odeurs mêlées de pollution et de crasses. La puanteur réussissait à s’infiltrer à travers le nez cassé et sanglant du jeune homme, renforçant son haut le cœur.

            Fabian aperçut sa voiture un peu plus loin. A côté des tas de ferrailles garés dans toute la rue, il ne pouvait pas la rater. Sa voiture n’avait que deux ans d’âge. Propre et gris métallisé, sans aucune trace de rouille ou d’éraflures, il s’agissait d’une petite cinq portes confortable, aux vitres renforcées et munie d’un système d’ouverture électronique. Bien entendu, le démarrage était commandé par un digicode et contrôlé par l’ordinateur de bord. Bref, c’était un véhicule inviolable et sécurisé même si de par son gabarit elle n’était pas au summum de la sécurité. C’était bien suffisant pour Fabian. Pour lui, une voiture n’était qu’une voiture et rien de plus. Il ne passait pas sa vie dedans, loin de là, et elle se devait simplement d’être utilitaire et sécurisante. C’était d’ailleurs pour cela qu’il avait choisi ce modèle et pas un modèle plus luxueux comme voulait lui acheter son beau-père.

            Ce fut quand il arriva à son véhicule qu’il regretta sa décision. La vitre passager côté trottoir était brisée. Il n’en revenait pas. Certes, elle n’était pas blindée, mais elle était censée être à l’épreuve de pas mal de choses. Les publicitaires montraient fréquemment ce genre de verre frappé à coup de batte ou de barre à mine sans qu’il n’y ait une égratignure. C’était inadmissible et inquiétant. Fabian sentit la peur remonter en lui. Prenant appui de son bras droit sur le capot de sa R36, le jeune homme déclencha la serrure électronique via la carte qu’il avait dans sa poche. Il avait utilisé sans y prêter attention sa main gauche et remarqua avec soulagement qu’elle fonctionnait. Les portières se déverrouillèrent. Il fit le tour de sa voiture par l’avant et après avoir ouvert la porte conducteur, s’affala dans le siège face au volant.

            Mais Fabian n’eut pas le loisir de pouvoir reprendre des forces ou de pouvoir se rassurer, ce qu’il vit le laissa médusé. Ces connards d’asociaux de la Zone avaient tenté de pirater son ordinateur de bord afin de démarrer le véhicule. Bien entendu ils n’y étaient pas parvenus. Mais leur tentative s’était soldée par la destruction de son ordinateur ou du moins son plantage informatique qui avait pour résultante d’immobiliser le véhicule. Fabian était incapable de relancer le système, même via le Net. Il avait beau taper et retaper son code de démarrage, son moteur restait silencieux. Bien que le clavier et l’écran de son ordinateur aient été saccagés, il fit une tentative vocale désespérée pour entrer en contact avec les fonctions primaires de son ordinateur. Echec cuisant. Il lui était impossible d’entrer en communication avec qui que ce soit. Il ne pouvait même pas envoyer un S.O.S. à la sécurité à laquelle son véhicule était rattaché via son assurance, ou à la sécurité de la Dégéna, société pour laquelle son beau-père travaillait. Fabian ne comprenait d’ailleurs pas pourquoi l’un ou l’autre n’était pas déjà là. Logiquement, l’ordinateur de bord signalait automatiquement toute tentative d’effraction à la sécurité à laquelle le véhicule avait été affilié. La vitre brisée aurait dû suffire. Mais il était vrai que certains quartiers de la Zone étaient des lieux de non intervention précisés dans les contrats. Cette banlieue pourrie devait en faire partie. Il semblait d’ailleurs à Fabian que son ordinateur de bord l’avait mis en garde lorsqu’il lui avait indiqué sa destination.

            Quel idiot il avait été de vouloir se rendre dans ce secteur, tout cela pour se faire jeter par cette furie écolo. Il était désormais coincé là, sa voiture immobilisée, son portable et son ordinateur de bord inutilisables. Qui plus est, il était blessé et perdait son sang. Quel choix lui restait-il ? La peur le gagnait de plus en plus et commençait à la submerger. Il ne pouvait pas rester là à la merci de la nuit et des parasites sociopathes du secteur. Il n’avait en fait qu’une solution. Il devait faire demi-tour et retourner là d’où il venait en espérant un peu d’aide.

            Faisant un nouvel effort, il sortit de sa voiture. Et commença à marcher. Mais après quelques pas, ses forces l’abandonnèrent, sa tête se mit à tourner. Il eut l’impression que tout s’effondrait autour de lui, alors qu’il s’écroulait au sol et perdait connaissance.

 

 

*

 

 

            Opale n’était pas vraiment énervée, mais plutôt contrariée de toute cette histoire. Elle tournait en rond dans la petite pièce qui lui servait de studio, mais aussi d’arrière salle à sa boutique. La jeune femme ne devait pas avoir vingt ans. Séduisante, son visage était clair avec de petites joues rebondies. Sa fine bouche était encadrée de petites fossettes rieuses. Ses yeux d’un vert brillant surmontaient un petit nez légèrement redressé. Ses cheveux blonds comme le blé de printemps étaient tressés en petites nattes fines perlées d’une multitude de billes vert feuille. Ils retombaient dans sa nuque et sur son front, dessinant un visage doux mais qui ne dissimulait pas la détermination de la jeune fille.

            Sa chambre était hétéroclite et plutôt surchargée. Dans un coin de la pièce, il y avait un matelas à même le sol recouvert d’une couette négligemment jetée par-dessus. Au pied du lit, il y avait un large bac à fleur où poussait un yucca montant jusqu’au plafond et déployant de larges feuilles au-dessus du lit et d’une partie de la petite pièce. Juste à côté de la tête du lit, une porte entrouverte laissait entrevoir les sanitaires et la minuscule salle de bain. Une large étagère de bois était posée contre le mur dans le prolongement de la porte. Elle était couverte de bocaux de terre cuite de couleurs, de tailles et de formes variées. Ceux-ci étaient entrecoupés de quelques plantes vertes et sur le côté proche du lit, environ à mi-hauteur on pouvait voir une petite pile de livres. Leurs couvertures usagées et leurs bords jaunis et tachés de vert laissaient supposer une utilisation fréquente. Suivant l’étagère, il y avait un petit renfoncement dans le mur avec un lavabo et une table de cuisson à gaz, avec une sorte de petit four juste au-dessous posé sur une table basse. Des instruments de cuisine et d’autres récipients plus particuliers en terre cuite se trouvaient sous l’évier et au-dessus de celui-ci. Tout de suite après l’angle, il y avait une petite fenêtre à guillotine donnant par delà des barreaux sur une ruelle étroite plongée dans l’obscurité de la nuit. Une commode était disposée devant celle-ci et une bonne dizaine de plantes épanouies trônaient sur le meuble de bois en étalant et en mêlant leurs tiges et leurs feuilles en une harmonie de verts. Le dernier mur était nu et ouvert d’un passage que seul un rideau de nattes faites d’écorces de divers bois fermait. Enfin au milieu de la pièce, une épaisse table sans doute en chêne envahissait une bonne partie de l’espace restant. A l’exclusion d’une petite portion, sa surface était encombrée de pots de terre, de quelques mortiers dont certains étaient emplis d’herbes séchées et broyées, mais aussi de petites bouteilles de verre vide ayant contenu divers sodas. Certaines d’entre elles contenaient un liquide verdâtre épais.

            Opale était contrariée de son entrevue avec ce gars de la haute. En fait, peu lui importait l’origine sociale de ce Fabian, elle n’aurait pas dû s’emporter et le rabrouer. Après tout, même si son opinion plus que négative sur les gens de la Zone était révoltante, il était quand même venu pour lui rendre son portefeuille perdu durant la manifestation. Et même si leur discussion avait mal tourné et s’il semblait être un vrai connard de bourgeois raciste, fasciste et mal fini, ce n’était pas une raison pour le vider de chez elle comme elle l’avait fait. Bien sûr la journée avait été difficile, mais Opale prônait la discussion et la non-violence. Même si cela pouvait paraître dépassé, elle était persuadée que la solution aux problèmes de société n’était ni dans l’anarchie, ni dans le terrorisme, ni dans une révolution armée. Bien entendu, ses convictions étaient parfois mises à rude épreuve. Mais il fallait tenir bon pour retrouver de véritables valeurs.

               Elle se dirigea vers sa table de préparation où ce Fabian avait déposé son portefeuille avant de quitter son petit appartement. De toute façon, il était trop tard pour réparer les choses et tenter de donner une meilleure opinion des défavorisés sociaux à ce petit richard. Machinalement, elle ouvrit son portefeuille pour vérifier si tout y était, même si c’était évident que ce Fabian n’avait pas besoin voler. A peine l’avait-elle entrouvert qu’une petite carte tomba sur le sol. Opale se baissa pour la ramasser. Il s’agissait d’une de ces petites cartes rigides à puce, couvertes de publicité. En l’occurrence, il s’agissait du logo de la société Dégéna, ce qui était quelque peu ironique. Opale identifia de suite la carte comme étant une crédit-fixe. Il s’agissait de cartes électroniques contenant une certaine quantité limitée d’Euros. Contrairement aux crédit-cents qui étaient une sorte de porte-monnaie rechargeable, les crédits-fixe ne l’étaient pas. Cela permettait de ne pas se promener en permanence avec sa carte bancaire tout en ayant un minimum d’argent sur soi. Mais Opale n’avait qu’une crédit-cents rechargeable traditionnelle. Cette crédit-fixe n’était pas à elle. Ce ne pouvait être que ce Fabian qui lui avait laissé comme un cadeau aux pauvres. Mais elle ne voulait pas lui servir de bonne conscience et encore moins accepter sa pitié. C’était hors de question. Elle se débrouillait très bien toute seule et même bien mieux que la plupart des gens qu’elle côtoyait tous les jours. Ce présent insidieux était la goutte d’eau qui faisait déborder le vase.

            Opale se saisit d’un petit gilet léger coloré de violet et de rose, coordonné à sa chemise et à son pantalon bouffant. Elle passa les nattes d’écorces dans un petit bruit de bois qui s’entrechoque et traversa sa petite boutique d’herboriste soigneuse. Elle sortit dehors et referma sa porte. La soirée était avancée et sombre. La rue était déserte et sinistre comme à son habitude. Opale remonta son gilet sur ses épaules et s’éloigna au milieu des hauts bâtiments grisâtres de pollution éclairés par quelques néons blafards.

Bien entendu, le richard étant parti depuis une bonne demi-heure, elle n’avait aucune chance de le retrouver, mais cette petite virée nocturne lui ferait du bien. Quant à la crédit-cents, elle connaissait des gens qui en avaient bien plus besoin qu’elle, pas question de la garder pour son compte.

 

 

*

 

 

            La femme se remettait à peine du choc qui l’avait secouée durant sa communion avec le champ polychromal. Le pic l’avait frappée durant sa transe avec la force d’un tsunami déstructurant son propre bouquet mÿstique. Elle avait perdu conscience sous la violence de ce qu’elle avait pris pour une agression. Mais ayant retrouvé ses esprits, elle avait compris que cela n’avait rien d’une attaque, c’était bien autre chose. Cette révélation était à la fois excitante et inquiétante. Elle devait en avertir le reste de son équipe. Il était d’ailleurs possible qu’eux aussi aient perçu la perturbation.

            Nadia se releva et étendit ses bras et son corps pour faire disparaître les crampes et douleurs que son évanouissement avait provoquées. Elle était entièrement nue et son corps à la peau mate était couvert d’une fine pellicule de sueur. Elle secoua la tête pour décoincer son cou, faisant virevolter dans le même mouvement son épaisse chevelure noire qui retomba doucement le long de son dos. Puis elle se dirigea vers son vaste lit sur lequel étaient déposés des vêtements brun clair. Elle jeta un œil à la baie vitrée opaque. D’un ordre vocal, celle-ci redevint transparente, laissant pénétrer les rayons de lumière dans la large pièce. Par delà la ville et sa pollution, Nadia pouvait apercevoir les vagues du Pacifique. Le paysage avait quelque chose de magique.

            Nadia prit une serviette pour s’essuyer le corps. L’expérience qu’elle avait ressentie ne pouvait quitter ses pensées. Si ce qu’elle avait perçu était bien ce qu’elle croyait, cela pouvait bouleverser les données et modifier totalement la guerre. Les décisions qu’elle allait prendre avec ses alliés allaient être déterminantes pour l’avenir de l’humanité.

 

 

*

 

 

            Pour la première fois depuis des années, la petite créature avait ressenti quelque chose. Devenue vieille et ridée, sa peau était grisâtre tout comme ses vêtements usés par les années. Assise dans un fauteuil à bascule ouvragé, sa tête était renversée en avant. L’individu semblait être simplement là depuis toujours, à attendre l’Oubli souvent synonyme de mort. Pourtant après l’avoir brutalement frappé, l’Oubli n’était pas venu comme hésitant entre le choix de la vie et celui de la mort, laissant Gadardulf là, dans l’incertitude, et dans un état sans nom, sans précédent.

            Plus personne n’espérait rien pour lui à présent, sauf peut-être lui qui gardait un espoir au fond de son âme que les humains croyaient immortelle. Aujourd’hui il savait qu’il avait eu raison de croire. Il avait ressenti une étincelle fugace mais intense, une flammèche de mémoire, le retour à la vie. Une lueur s’était rallumée dans les yeux vieillis entièrement noirs de Gadardulf. Le petit être n’avait plus qu’à attendre que le souvenir se fasse réalité pour que ses vieux os reprennent vie et que ses muscles amollis par l’Oubli ne se réchauffent. Il pourrait alors reprendre la route de l’humanité.

 

La suite : http://fredericgobillot.over-blog.fr/article-le-dormeur-chapitre-2-40344886.html

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Tag(s) : #Le Cycle de l'Eveil
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