Jadis n’est pas un roman, mais un monde inspiré de l’Encyclopédie rêvée de Jadis de Frédéric Weil (également directeur éditorial des éditions Mnémos).
4 personnages principaux se développent dans 4 récits séparés, mais liés, écrits par 4 auteurs différents, le tout suivant une intrigue principale.

L’histoire se déroule donc dans le monde-ville de Jadis, une cité tentaculaire aux quartiers variés (aux noms de pierres précieuses) proposant différentes cultures. Cet univers est sous la tutelle de la déesse Dame Fortune qui tisse les fils de vie des vivants et donc leur destin. Cependant un fils rompu ne signifie pas une vie terminée, car tous se réincarnent et certains peuvent même garder des souvenirs et des échos de leurs vies passés. Quelques individus et castes sont aptes à interpréter les signes et certains servent plus ou moins directement Dame Fortune. Il existe un tarot de Dame Fortune aux vingt et une lame connues, mais d’aucuns disent qu’il en existerait un vingt-deuxième…
L’atmosphère est celle du Siècle des Lumières avec une touche de Steampunck puisqu’il y a des « automates » et des machines (dont des aérostats) fonctionnant à la magnétite.*
La hiérarchie dite des Fanfreluches est inhérente aux habitants de Jadis qui connaissent d’emblée leur place dans cette pyramide.
Il existe des créatures étranges « des calibans » pour la plupart ayant l’apparence de nos créatures mythologiques, alors que nos animaux sont des légendes du passé et que certains de nos personnages romanesques auraient existé dans ce monde tel D’Artagnan.
Raphaël Granier de Cassagnac, physicien, auteur et directeur de la collection Ourobores se charge du Sieur et je dirai de la trame centrale de l’histoire. Le Sieur est une sorte de chevalier de la loi qui comme tous ceux de son ordre ont la capacité de brûlé les fils de vie et ainsi de détruire complétement une vie sans réincarnation possible. Sous l’impulsion de Dame Fortune, il va faire un pari avec le Maestro, engageant leur propre fils de vie, mais aussi celui d’un groupe d’individus qu’a réuni le Maestro. Pour une raison qui nous est inconnue au début, le Maestro convoque en effet pas moins de 32 personnes pour une sorte de concours d’écriture (mal défini dans l’histoire) - cf pages 92-93.
Ce récit, comme les autres se découpent en plusieurs parties, séparées par les trois autres histoires. RG de Cassagnac opte pour la forme d’une pièce de théâtre, donnant un véritable souffle et une légèreté d’écriture bienvenue par rapport aux trois autres récits plus denses.
Cependant, je n’ai pas bien compris l’intérêt de l’imprimer dans le désordre. Comme indiqué, le début se trouve en p°86 alors que la suite se trouve en p°31. Pour une répartition équilibrée des différents textes ? Pour ma part, je l’ai lu dans l’ordre chronologique
plutôt que dans l’ordre d’apparition des parties…

Mathieu Gaborit – que nous ne présentons plus – s’attaque au Bougre Silenzio. Les bougres sont une des races qui peuple jadis ; ce sont en fait des nains. Elevé isolé par un Automaton qu’il nomme la Mâme, reclus dans les tréfonds de Jadis. Convoqué aussi par Maestro, au départ, son combat est celui de sauver la Mâme.
Comme toujours, Mathieu Gaborit nous entraîne dans les méandres de son propre univers. Récit à la première personne, Silenzio a un langage fleuri d’un argot qui lui est propre et parfois difficile à suivre, d’autant qu’il s’y adjoint une pléthore de thermes propres à l’univers de Jadis. Premier texte du livre, il s’avère donc assez difficile d’approche, même si le lexique de fin de recueil est foisonnant. Avec l’habitude et la connaissance de Jadis, il devient peu à peu plus accessible.
Charlotte Bousquet incarne Eris, une Séléne (troisième peuple non humain avec les bougres et les automatons). Ce peuple mystique, via le Tarot, peut lire les évènements, les gens et prédire l’avenir, le tout dans une certaine mesure. Son récit se fait essentiellement sous forme de lettres qu’elle adresse au Maestro. Au début de l’histoire, elle cherche à venger son frère défunt (lors d’une précédente joute d’écriture organisée par le Maestro) et peu à peu s’attachera à un enfant…
Très belle écriture, fluide et gracieuse (féminine oserai-je dire).

Enfin Régis Antoine Jaulin (Dont j’ai déjà parlé >> LIEN) nous conte le récit d’un électron libre, Don Désiderio. Picarès au cœur brisé après que celle à laquelle il était destiné (par Dame Fortune, inscrit dans leurs paumes mêmes) soit morte, il vit de rien, se moque de tout, dans une sorte de luxure gentillette. Voulant contrer la réunion du Maestro, il se retrouve embarqué dans cette histoire bien malgré lui et qui sait si l’amour ne l’attend pas au détour d’un miroir.
Une histoire plus directe dans un style plus traditionnel qui me semble être la porte d’entrée la plus aisée dans Jadis.

Bien entendu, il est impossible d’oublier l’illustrateur de cette œuvre. Nicolas Fructus réalise des peintures magnifiques, aux styles variables, mais toujours précis, détaillés et sublimes. Une réelle mise en valeur et une mise en avant du projet Jadis que ce soit par son Tarot (en bonus), ses personnages, ses paysages ou ses architectures. L’imaginaire à portée de crayons.
Jadis est donc un monde gigantesque qui pourrait même devenir la base d’un Jeu de Rôle à en croire la campagne de promotion. Un univers très riche comme le laisse apercevoir le lexique de fin d’ouvrage.
Je reprocherai aux différents récits de finalement ne se limiter qu’à effleurer cette densité, ne nous laissant que la toucher du doigt sans l’approfondir. La majorité des quartiers et de leurs spécificités ne se retrouvent que dans le lexique (ce qui semble normal) et les zones visitées par les personnages sont juste esquissées (sauf quelques cas), nous frustrant alors que nous aimerions en savoir plus sur certaines castes, certaines zones, créature, etc.
Comme je l’ai indiqué pour le récit de Gaborit, il m’a été difficile de rentrer dans les histoires tant que je n’avais pas acquis une certaine maîtrise du langage de Jadis et de ses nombreuses spécificités (races, termes de métiers, les technologies, nom et particularismes des quartiers, cartes du Tarot…). D’autant que quand vous allez dans lexique, pour comprendre un mot, il faut souvent se reporter à plusieurs autres mots. Lire l’ensemble du lexique en premier pourrait être un conseil quoique, malgré la qualité de celui-ci, cela peut, à la longue s’avérer rébarbatif.

Qui plus est l’histoire est complexe et je trouve qu’au moins deux passages ne sont pas très clairs. D’une part Eris fait face à deux assassinats très semblables, un en vision et un en réel et il m’a fallu un petit temps pour comprendre que c’était deux événements différents et non pas la réalisation légèrement différentes de sa vision… D’autre part et de manière plus prononcée, les clauses de réussite du pari entre le Sieur et le Maestro et les conséquences de la victoire de l’un ou de l’autre me paraissent peu claires (si peu que je ne les ai toujours pas démêlés).
Malgré cela, Jadis, par sa richesse, sa complexion et ses illustrations demeurent une très belle œuvre, originale et travaillée. Au final, cette histoire traite avant tout du libre arbitre face à la destinée imposée par une force supérieure, divinité, mais aussi société et castes. Bien sûr, à la fin les différents protagonistes se rejoignent pour un final où se dévoilera la motivation du Maestro.
Une lecture que j’ai fini par réellement apprécier une fois mes marques prises, mais que je déconseillerai aux adeptes de l’easy reading. Pour mériter Jadis, il faut prendre son temps, se poser pour la lire dans le calme et la sérénité, relire certains passages et la déguster avec douceur.
Jadis, une œuvre aux editions Mnémos, collection Ourobores.



